Un jour, au conseil de famille, papa nous fit une annonce solennelle :
— Bana ! (« Les enfants », en langue téké.) Dimanche, je ferai mon bricolage très tôt. J’ai prévu de préparer un plat français avec mon ami Marcel.
Marcel était cuisinier de profession. Autant dire que cette annonce avait éveillé notre curiosité.
À la maison, nous étions habitués aux plats de maman, qui mariait avec bonheur les influences africaines et européennes. Nous appréciions aussi les pâtisseries françaises et les fruits que papa rapportait pour le dessert.
Mais cette fois, c’était différent : papa allait cuisiner avec un professionnel !
Le dimanche arriva. Comme promis, papa avait terminé son bricolage de bonne heure. Le voilà installé dans la cuisine avec Marcel.
Nous attendions le résultat avec impatience. De temps en temps, nous nous approchions discrètement de la fenêtre pour observer les deux cuisiniers.
À un moment, nous entendîmes papa demander du sel à Marcel.
Nous imaginions déjà Marcel lui tendant la salière, lorsque celui-ci déclara :
— Président, hier, après l’opération « Retroussons les manches » avec les parents d’élèves, nous n’avions pas terminé notre discussion sur le projet de séminaire consacré à la santé et à l’éducation…
Ah ! Voilà que les choses prenaient une autre tournure !
Papa répondit aussitôt :
— Oui, Georges devait justement nous parler du dispensaire et de l’ambulance…
Maman, qui avait entendu la conversation, comprit immédiatement ce qui était en train de se passer.
Elle connaissait suffisamment papa et ses amis pour deviner que le plat français risquait de prendre du retard.
Elle s’approcha tranquillement :
— Je vais préparer une entrée pour les enfants…
Et voilà Georges qui arriva !
— Ne vous inquiétez pas, Madame, j’ai apporté ce qu’il faut !
Désormais, ils étaient trois dans la cuisine. Trois élus qui cuisinaient tout en discutant de politique, de santé, d’éducation et de projets pour la communauté.
Mais l’histoire ne s’arrêta pas là.
D’autres membres de l’équipe avaient entendu parler de cette réunion politique improvisée dans la cuisine. Progressivement, les participants arrivèrent, et l’équipe se compléta.
Ce qui devait être un moment de cuisine entre deux amis était devenu une véritable réunion de travail !
Pendant ce temps, nous attendions toujours notre fameux plat français.
Heureusement, maman avait anticipé. Sa salade nous permit de patienter.
Finalement, nous mangeâmes très tard, entourés de l’équipe de papa et de leurs familles.
Le plat français avait bel et bien été préparé. Mais il avait pris, au fil des conversations, une saveur inattendue.
C’était un plat français aux influences politiques !
Et aujourd’hui encore, lorsque je repense à cette journée, je souris.
Papa avait simplement voulu cuisiner avec son ami Marcel. Mais chez lui, une conversation pouvait toujours devenir un projet collectif, et une cuisine se transformer en lieu de réflexion sur la vie de la communauté.
Quant à maman, elle avait compris avant tout le monde que, ce dimanche-là, le véritable ingrédient indispensable serait… la patience !
Heureusement qu’elle avait prévu la salade. ❤️
Ce dimanche-là, autour d’un plat français qui tardait à arriver, papa et ses amis poursuivaient une réflexion qui leur tenait à cœur : améliorer les conditions de vie de la population. La santé, l’éducation, le dispensaire, l’ambulance…
Tout pouvait se discuter, même dans une cuisine.
