Bordeaux — Quand la mémoire devient transmission

Un jour de janvier 2022, je me rends à Paris pour soutenir un collègue qui vient de publier un livre.

J’arrive en avance.

Il me présente son éditeur.

Il est bordelais.

Nous discutons. Je lui parle de mes écrits, de mes parents, de cette histoire familiale que je rassemble depuis quelque temps.

Il me propose de les publier.

Je rentre chez moi avec une échéance en tête : mai 2022.

Quelques mois plus tard doit avoir lieu, à Bordeaux, le premier hommage consacré à mes parents.

Alors je travaille.

Beaucoup.

Je reprends les textes. Je rassemble les documents. Je vérifie, je corrige, j’écris encore.

Je veux que les livres soient prêts pour Bordeaux.

Et ils le seront.

Deux histoires, deux formes d’engagement

Parmi ces ouvrages, il y a celui consacré à mon père.

Enseignant, journaliste, élu, homme politique, conseiller politique, il avait fait de l’éducation, de l’écriture et de l’action publique différentes manières d’agir sur le monde.

Et puis il y a celui consacré à ma mère et à son engagement auprès des veuves et des orphelins.

Ce livre raconte aussi le combat d’une vie.

Lorsque la violence lui arrache son mari et le père de ses enfants, ma mère devient veuve.

Deux mois plus tard, elle rejoint, aux côtés d’une avocate, une association engagée auprès des veuves et des orphelins.

Elle en deviendra présidente.

Puis elle poursuivra cet engagement pendant les trente-deux années de son propre veuvage.

Ce qui était né d’une douleur personnelle était devenu une action tournée vers les autres.

Elle avait perdu. Elle avait tenu. Et elle avait construit à son tour.

En 2022, deux ans après sa disparition, cette histoire devenait elle aussi un livre.

À côté de celui consacré à mon père.

Et ces livres étaient publiés à Bordeaux.

Quand les livres sont arrivés

Lorsque nous nous retrouvons en mai 2022 pour rendre hommage à mes parents, quelque chose a changé.

Leurs histoires sont là, autrement.

Non plus seulement dans nos souvenirs.

Non plus seulement dans quelques photographies, des documents retrouvés ou des récits transmis.

Dans des livres.

Il m’arrive aujourd’hui de sourire devant la manière dont certains fils finissent par se rejoindre.

Bordeaux avait déjà été pour moi une ville de recherche, de rencontres et de confiance.

Des années auparavant, des collègues bordelais m’avaient encouragée à regarder de nouveau vers le Congo, alors que je n’osais pas encore y retourner.

Ce retour m’avait permis de retrouver des lieux, des traces, des témoins, des documents et des histoires.

Il m’avait aussi permis de regarder autrement l’histoire de mes parents.

Et voilà qu’en janvier 2022, une rencontre presque fortuite avec un éditeur bordelais permettait à une partie de cette mémoire de devenir des livres.

Construire. Tenir. Transmettre.

Je comprends mieux aujourd’hui pourquoi Bordeaux occupe une place si particulière dans mon histoire.

Cette ville n’a pas seulement reconnu mon travail de chercheure.

Elle a aussi accueilli ce que mes parents avaient essayé de transmettre.

Mon père avait construit.

Ma mère avait dû tenir.

Mais les photographies que je retrouve aujourd’hui me rappellent quelque chose d’essentiel : elle avait construit, elle aussi.

Elle avait tenu.

Puis elle avait aidé d’autres à tenir.

Elle avait soutenu, accompagné, rassemblé.

Elle avait construit du collectif.

Et tous les deux avaient transmis.

Des années plus tard, j’ai commencé à rassembler leurs traces, leurs écrits, leurs engagements et leurs histoires pour qu’ils puissent continuer à circuler.

Construire.
Tenir.
Transmettre.

Peut-être est-ce finalement cela que racontaient déjà ces livres arrivés à Bordeaux en mai 2022.

Et peut-être est-ce aussi ce que viennent de me raconter, silencieusement, deux séries de photographies retrouvées dans les archives familiales.

Il y a des villes où l’on vient travailler.

Et puis il y a celles où, sans l’avoir prévu, des morceaux dispersés de notre histoire finissent par trouver une place.

Pour mes parents, cette place fut aussi Bordeaux. ❤️

Depuis près de quinze ans, Bordeaux me dit, avec la même constance :
« Ta voix compte.
Tes travaux comptent.
Ton expertise compte.
C’est un plaisir de travailler avec toi. »

À Bordeaux, je n’ai pas eu à me battre pour obtenir une place.
Je n’ai pas eu à la réclamer.
Je n’ai pas eu à démontrer sans cesse que j’avais le droit d’être là.
On m’a fait une place.
On m’a invitée à travailler, à réfléchir, à participer à des projets, à prendre part à des jurys, à partager mes recherches et à apporter mon regard.
Et, année après année, cette confiance est restée.

Certaines reconnaissances font plaisir.
D’autres vous construisent.
Bordeaux m’a fait une place.
Et depuis près de quinze ans, cette place ne m’a jamais été retirée.

Merci Bordeaux❤️ !!!

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