Les livres en partage — 1

Quand mes livres rencontrent mes étudiants

Il y a quelque chose d’un peu particulier à voir l’un de ses livres entre les mains de ses étudiants.

En cours, je suis leur enseignante.

Je prépare des séances, je propose des textes, je construis des exercices, je les invite à chercher, à discuter, à écrire, à produire à leur tour.

Mais lorsqu’un étudiant prend l’un de mes livres, quelque chose se déplace.

Il ne rencontre plus seulement l’enseignante.

Il rencontre l’autrice.

Et moi, je découvre parfois mon propre livre autrement, à travers ce qu’un étudiant en retient, la page qui l’a arrêté, la question qu’il me pose ou simplement le fait qu’il ait eu envie de l’ouvrir.

Tous ne les liront pas.

Tous n’y chercheront pas la même chose.

Et c’est précisément ce qui m’intéresse.

Car un livre commence peut-être véritablement à circuler lorsqu’il échappe un peu à l’intention de celui ou celle qui l’a écrit.

Je peux raconter pourquoi j’ai écrit un texte.

Je peux me souvenir de l’endroit où il est né, des personnes qui l’ont inspiré, des archives qui l’ont nourri.

Mais je ne peux pas décider de ce qu’un lecteur y rencontrera.

Et heureusement.

Quand l’enseignante devient l’autrice

Avec les étudiants, cette circulation prend une dimension supplémentaire.

Je passe une partie de mon métier à leur transmettre des savoirs, des méthodes, des références.

Mais le livre introduit une autre forme de rencontre.

Il peut ouvrir une conversation.

Faire découvrir une histoire.

Donner envie de lire autre chose.

Parfois même donner envie d’écrire.

J’en ai eu une illustration particulière le 7 octobre 2025, à la médiathèque de Mantes-la-Jolie, lors d’une rencontre à laquelle participaient plusieurs de mes étudiants.

Ce jour-là, mes livres étaient posés sur une table. Des livres écrits à des moments différents, pour des raisons différentes. Certains étaient nés de la recherche, d’autres de la mémoire, de la transmission ou d’une nécessité plus intime.

Nous avons parlé de lecture, d’écriture, de recherche et de transmission. Des extraits ont été lus, des questions ont été posées, puis les échanges se sont poursuivis autour des livres.

Et lorsque cela arrive, les rôles deviennent presque amusants : l’enseignante qui demande habituellement aux étudiants de lire devient elle-même l’autrice qu’ils peuvent lire, commenter, questionner — et pourquoi pas critiquer.

La trace laissée par les étudiants

Ce qui m’intéresse aujourd’hui, presque un an plus tard, c’est aussi la trace que les étudiants eux-mêmes ont gardée de cette matinée.

Dans leur compte rendu, ils rapprochaient « la lecture, l’écriture et la recherche » de leur quotidien d’étudiants et évoquaient la médiathèque comme un lieu de « rencontre et de partage culturel ».

J’aime beaucoup que leurs mots rejoignent aujourd’hui les miens.

Ils disent finalement quelque chose que je n’aurais peut-être pas formulé ainsi ce jour-là : le livre avait déjà commencé à leur appartenir un peu.

Une fois le livre écrit, une autre histoire commence

Pendant longtemps, lorsqu’on écrit, on pense surtout à ce qui précède le livre : l’idée, les notes, les archives, les heures d’écriture, les corrections, le manuscrit, puis enfin l’objet imprimé.

Mais que devient un livre après ?

Mes livres ont commencé à mener une vie que je ne maîtrise plus tout à fait.

Je les retrouve dans des bibliothèques.

Ils m’accompagnent au Salon du livre africain de Paris.

Certains partent à Marseille.

D’autres arrivent entre les mains de mes étudiants.

Ils sont achetés, empruntés, offerts, parfois commentés. Et il m’arrive d’apprendre, longtemps après, qu’un livre a trouvé un lecteur dont j’ignorais tout.

C’est cette autre vie des livres que j’aimerais désormais raconter ici.

Non plus seulement d’où viennent les livres, mais où ils vont.

Parce qu’un livre n’est peut-être jamais tout à fait terminé au moment où son auteur pose le dernier point.

Il continue avec celles et ceux qui le rencontrent.

C’est le sens de cette nouvelle série, « Les livres en partage » : suivre quelques-uns de mes livres après leur départ de mon bureau et raconter leurs circulations, leurs rencontres et, parfois, leurs destinations inattendues.

Écrire un livre, c’est lui donner une origine. Le mettre en partage, c’est accepter de ne pas connaître toutes ses destinations.

Et parmi toutes ces destinations, il en est une qui me touche particulièrement :

les mains de ceux à qui j’enseigne. ❤️

La suite nous conduira dans des bibliothèques, au Salon du livre africain de Paris, à Marseille… et peut-être vers quelques destinations que je n’avais moi-même pas imaginées lorsque j’écrivais ces livres.

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