Trois archives, près de quarante ans et une question qui se transforme : comment faire en sorte que les innovations, les informations et les ressources disponibles deviennent de véritables possibilités d’agir en santé ? À l’occasion de la publication, avec Le Professeur Loïc Josseran, de notre plaidoyer dans La Semaine Africaine, je reviens sur une trajectoire qui conduit de la « santé pour tous » au téléphone portable, puis à la santé numérique pour tous.
1988 — « La santé pour tous à l’an 2000 »
Il arrive que des archives conservées pendant des années finissent par se répondre.
En septembre 1988, dans la presse congolaise, l’objectif de « la santé pour tous à l’an 2000 » apparaît à côté de réalisations très concrètes : dispensaires-maternités, centre de santé intégré, pédiatrie et structures sanitaires de proximité.
La santé ne se réduit pas aux soins. Elle est également pensée en relation avec les conditions de vie, la salubrité, l’eau, les équipements et le développement des territoires.
Près de quarante ans plus tard, cette archive retient particulièrement mon attention. Les technologies ont profondément changé, les politiques de santé également, mais une interrogation demeure : comment faire en sorte que les ressources disponibles contribuent effectivement à améliorer les possibilités de prévention et d’accès aux soins ?
C’est cette question que nous retrouverons, formulée autrement, presque vingt-cinq ans plus tard.

2011 — Tirer un meilleur profit du téléphone portable
En décembre 2011, je publiais dans La Semaine Africaine un article intitulé « Permettre à la population de tirer un meilleur profit du téléphone portable ».
L’épidémie de poliomyélite survenue au Congo en 2010 avait notamment conduit à poser une question simple : comment utiliser un outil déjà très présent dans la population pour mieux faire circuler l’information, notamment dans le domaine de la santé publique ?
À l’époque, le téléphone portable était d’abord associé aux appels et aux SMS. Mais son développement invitait déjà à regarder au-delà de la seule possession de l’équipement : que faisait-on de cette technologie ? Quels usages pouvaient se développer ? Comment pouvait-elle participer à la circulation de l’information ?
Pour moi, cette interrogation s’inscrivait dans une réflexion plus large sur les usages sociaux du téléphone mobile, la communication et le développement.
Avec le recul, je mesure combien cette interrogation a constitué un point de départ durable dans ma trajectoire de recherche. Les technologies ont changé, les usages aussi, et mes objets se sont déplacés. La question initiale demeure pourtant reconnaissable : que devient une information lorsqu’elle rencontre des usages, des relations et des conditions sociales concrètes ?
Relire cet article aujourd’hui permet ainsi de mesurer le chemin parcouru.

2026 — La question n’a pas disparu, elle s’est déplacée
Quinze ans plus tard, le paysage numérique n’est évidemment plus le même.
Le téléphone portable ne sert plus seulement à téléphoner ou à envoyer des SMS. WhatsApp, Facebook et d’autres espaces numériques relient quotidiennement familles, amis, professionnels, associations et membres des diasporas établis dans différents pays.
Et surtout, les usages observés déplacent la question.
Une information sanitaire peut circuler rapidement. Une campagne de dépistage organisée à Brazzaville peut être relayée à l’étranger puis retransmise à des proches au Congo. Une ordonnance peut être photographiée et envoyée. Le nom d’un médecin ou d’un établissement peut circuler. Des proches vivant à plusieurs milliers de kilomètres peuvent rechercher un contact, solliciter une personne présente sur place ou participer financièrement à l’accompagnement d’un malade.
Dès lors, il ne s’agit plus seulement de savoir si l’information est disponible ou si elle circule, mais de comprendre à quelles conditions elle peut devenir une ressource effectivement mobilisable pour agir.
C’est précisément le déplacement qui traverse aujourd’hui mes recherches sur les médiations numériques, les mobilisations sanitaires et les capacités d’agir.
Mai 2026 — À Bordeaux, penser les mobilisations sanitaires
En mai 2026, avec Loïc Josseran, cette réflexion a été présentée à Bordeaux dans le cadre du colloque « Penser le rapport à l’IA et aux technologies numériques : pouvoirs, résistances, innovations », organisé avec la Chaire UNESCO.
Le déplacement peut être formulé simplement :
Recevoir une information ne signifie pas nécessairement pouvoir agir.
Connaître l’existence d’un service de santé ne signifie pas pouvoir s’y rendre.
Recevoir une ordonnance ne signifie pas pouvoir acheter les médicaments.
Connaître l’adresse d’un établissement ne signifie pas pouvoir financer les soins.
Deux personnes peuvent ainsi disposer du même téléphone, utiliser la même application et recevoir la même information sans disposer des mêmes possibilités d’agir.
Les ressources économiques comptent. Mais les ressources relationnelles comptent également : disposer de proches susceptibles de se déplacer, connaître un professionnel de santé, appartenir à plusieurs réseaux actifs ou pouvoir solliciter des membres de la diaspora.
Être connecté ne signifie pas disposer des mêmes capacités d’agir.
Septembre 2026 — Du téléphone portable à la santé numérique
C’est dans le prolongement de cette réflexion que nous publions aujourd’hui, avec Loïc Josseran, un nouveau plaidoyer dans La Semaine Africaine :
« Du téléphone portable à la santé numérique : comment faire pour qu’elle bénéficie à tous ? »
Quinze ans après mon premier article, nous revenons donc au téléphone portable. Mais nous ne lui posons plus tout à fait la même question.
Les possibilités techniques se sont considérablement développées. Les populations ont intégré ces outils à leurs pratiques quotidiennes pour communiquer, s’informer, s’entraider et agir à distance.
Les réseaux peuvent ainsi contribuer à mettre en relation des personnes et à mobiliser différentes ressources : informations, contacts professionnels, accompagnement, soutien financier, recherche de médicaments ou assistance à distance. Les diasporas peuvent participer à ces mobilisations malgré la distance géographique.
Mais ces solidarités ne peuvent remplacer les politiques publiques.
C’est un point auquel nous tenons particulièrement dans ce plaidoyer :
Reconnaître les capacités d’entraide des communautés ne doit pas conduire à institutionnaliser la débrouille.
L’accès aux soins ne peut dépendre de la puissance du réseau dont chacun dispose. L’enjeu est plutôt d’articuler les capacités d’initiative des populations avec celles des professionnels de santé, des associations, des structures sanitaires et des institutions.
De 1988 à 2026 : une question qui demeure
Mettre aujourd’hui ces archives côte à côte ne signifie pas que les problématiques de 1988, 2011 et 2026 seraient identiques.
Elles ne le sont pas.
Mais leur rapprochement fait apparaître une continuité dans les questions.
1988 : comment rendre la santé accessible à tous ?
2011 : comment tirer davantage parti d’une technologie désormais largement diffusée ?
2026 : à quelles conditions les possibilités offertes par le numérique peuvent-elles devenir de véritables possibilités d’agir en santé ?
La question de l’accès à la technologie laisse ainsi progressivement place à celle de son appropriation, puis à celle de la mobilisation effective des ressources.
Cette interrogation concerne aussi la coopération internationale. Les territoires africains ne sont pas seulement des espaces de réception de technologies ou d’innovations conçues ailleurs. Ils sont également des espaces dans lesquels se construisent des pratiques, des usages et des savoirs.
Une technologie performante n’est donc pas nécessairement une technologie utile à tous.
Le défi n’est plus seulement de faire circuler davantage d’informations ou de multiplier les possibilités techniques. Il est de créer les conditions permettant aux personnes de transformer ces possibilités en ressources réellement mobilisables.
Le numérique ne soigne pas.
Il peut rapprocher l’information, les personnes et les ressources. Il peut contribuer à informer, orienter, mettre en relation et coordonner. Mais encore faut-il que les conditions économiques, sociales, relationnelles, territoriales et organisationnelles permettent à chacun d’en bénéficier.
Près de quarante ans après la « santé pour tous », la question pourrait donc être reformulée ainsi :
Comment construire une santé numérique qui bénéficie réellement à tous ?
À lire
Loïc Josseran & Théodora Miere, « Du téléphone portable à la santé numérique : comment faire pour qu’elle bénéficie à tous ? », La Semaine Africaine, septembre 2026.
Cet article prolonge une communication présentée en mai 2026 à Bordeaux dans le cadre du colloque « Penser le rapport à l’IA et aux technologies numériques : pouvoirs, résistances, innovations », organisé avec la Chaire UNESCO.



