Guérir des blessures du rejet et de l’abandon : ne plus rester devant la porte fermée

Dans les notes personnelles de mon père, Théodore Miere, je retrouve plusieurs phrases autour du délaissement.

Sur une photographie de 1964, il avait relevé :

« Rien n’est plus néfaste que de se sentir délaissé(e). »

Dans une autre note apparaît cette phrase :

« La désapprobation, les critiques, les blâmes, le délaissement sont pénibles. »

Deux traces.

Deux formulations conservées par le même homme.

Je ne sais pas exactement pourquoi mon père les avait retenues, ni ce qu’elles représentaient pour lui au moment où il les écrivait. Je me garde donc de leur faire raconter rétrospectivement son histoire.

Mais elles m’ont arrêtée.

Parce qu’elles nomment quelque chose que beaucoup d’entre nous peuvent éprouver au cours d’une vie : la douleur de ne plus se sentir reconnu, accueilli ou choisi.

Être rejeté peut être profondément douloureux.

Pas seulement lorsqu’il s’agit d’amour.

Le rejet touche parfois quelque chose de plus fondamental : la place que l’on pensait avoir auprès des autres.

On croyait être accueilli.

On pensait appartenir à un groupe, une famille, un lieu, une communauté, une organisation.

On avait travaillé, donné de son temps, créé des relations, participé à une histoire commune.

Et puis quelque chose vient rappeler qu’une frontière demeure.

Tu n’es pas d’ici.

Tu n’es pas des nôtres.

Tu n’as pas vraiment ta place parmi nous.

La douleur ne vient alors pas seulement de ce que l’on perd.

Elle vient aussi de ce que l’on découvre.

On découvre que la place que l’on croyait occuper ne nous était peut-être pas réellement reconnue.

Et lorsque le rejet porte sur ce que l’on est, sur son origine, son histoire ou le lieu d’où l’on vient, il peut toucher quelque chose de plus profond encore : le sentiment d’être légitime à être là.

Les expressions de « blessure de rejet » et de « blessure d’abandon » ont notamment été popularisées dans le champ du développement personnel par Lise Bourbeau, qui les inscrit dans son modèle des « cinq blessures ».

Je ne reprendrai pas ici ce modèle comme une grille permettant de classer les personnes ou d’expliquer leurs comportements.

Je m’intéresse plus simplement à ce que ces deux mots peuvent permettre de nommer : l’expérience d’être rejeté d’un lien ou d’un collectif auquel on pensait appartenir, et celle de se retrouver abandonné par les personnes ou l’environnement dont on attendait soutien et protection.

Quand le rejet devient aussi abandon

Il existe des rejets qui surviennent alors que l’on va bien, que l’on dispose d’autres appuis, d’autres relations, d’autres lieux où se tenir.

Et puis il y a ceux qui surviennent au moment même où l’on traverse une période de vulnérabilité.

La douleur peut alors être différente.

On ne découvre pas seulement que quelqu’un ne nous choisit plus ou qu’un groupe ne nous reconnaît plus la place que l’on croyait avoir.

On découvre que l’environnement que l’on imaginait protecteur ne l’est plus.

Ceux dont on attendait une présence s’éloignent.

Ceux dont on pensait qu’ils prendraient notre défense se taisent.

Le lieu dans lequel on croyait pouvoir se réfugier cesse d’être un refuge.

Au rejet peut alors s’ajouter un sentiment d’abandon :

Je pensais que vous seriez là précisément si un jour je n’allais pas bien.

Et c’est précisément à ce moment-là que vous n’avez plus été là.

Ce n’est plus seulement la place qui vacille.

C’est aussi la confiance accordée à l’environnement.

Quand le rejet s’accompagne d’attaques

Il faut également distinguer le rejet de ce qui peut parfois l’accompagner.

Être écarté est une chose.

Être écarté tout en faisant l’objet de dénigrement, de harcèlement, de rumeurs ou de diffusion de fausses informations en est une autre.

Dans ce cas, il ne s’agit plus seulement de perdre une relation ou une appartenance.

La personne peut également avoir le sentiment qu’on lui retire la possibilité de raconter elle-même qui elle est, parce qu’une histoire sur elle circule désormais sans elle — et parfois contre elle.

Guérir suppose alors autre chose que d’accepter qu’une porte se soit fermée.

Il faut parfois retrouver confiance dans son propre récit, distinguer ce que l’on sait de soi de ce qui a été dit sur soi, et reconstruire des relations dans lesquelles on n’a pas continuellement à se défendre.

Le rejet des autres ne dit pas notre valeur

Guérir d’une blessure de rejet ou d’abandon ne signifie pas nécessairement parvenir à ne plus rien ressentir.

Certaines blessures laissent une trace.

Un souvenir peut revenir. Une situation nouvelle peut réveiller une douleur ancienne. Une parole peut nous ramener momentanément devant cette porte qui s’était refermée.

Mais peut-être commence-t-on à guérir lorsque le rejet cesse de décider de la valeur que l’on s’accorde, des relations que l’on choisit et de la place que l’on s’autorise à prendre.

Quelqu’un peut ne pas nous reconnaître une place.

Une famille peut nous rejeter.

Un groupe peut nous maintenir à sa périphérie.

Une organisation peut ne pas reconnaître ce que nous lui apportons.

Cela ne signifie pas nécessairement que nous sommes « de trop ».

Car le rejet raconte aussi quelque chose de ceux qui rejettent : leurs normes, leurs frontières, leurs attentes, parfois leurs peurs ou leurs préjugés.

Ne pas avoir été choisi ne signifie pas être dépourvu de valeur.

Reconnaître que cela a fait mal

Il peut être tentant de minimiser.

De se dire que ce n’était pas important.

Que l’on est fort.

Que l’on a réussi malgré tout.

Que tant d’autres choses ont fonctionné dans notre vie.

Mais réussir ailleurs n’efface pas nécessairement la douleur éprouvée ici.

Il est parfois nécessaire de pouvoir simplement reconnaître :

Oui, cela m’a fait mal.

J’avais cru avoir une place. Je pensais être reconnu.

Et j’ai découvert que ce n’était pas le cas.

Reconnaître cette blessure ne signifie pas choisir de vivre à l’intérieur d’elle.

C’est au contraire lui donner sa juste place dans notre histoire :

Cela s’est produit. Cela m’a atteint. Mais cela ne racontera pas toute ma vie.

Ne plus essayer de convaincre ceux qui nous ont rejetés

C’est peut-être l’une des choses les plus difficiles.

Lorsqu’on a été rejeté, on peut être tenté de vouloir démontrer que l’autre s’est trompé.

Alors on travaille davantage.

On donne davantage.

On réussit davantage.

On devient presque irréprochable.

Avec, quelque part, l’espoir qu’un jour ceux qui nous ont refusé une place se retourneront enfin et diront :

Nous avions tort.

Mais il y a un paradoxe.

Tant que notre réussite reste organisée autour de ce désir, ceux qui nous ont rejetés continuent d’occuper une place considérable dans notre vie.

Ils ne sont plus nécessairement présents.

Mais leur regard demeure.

Leur jugement reste la mesure contre laquelle nous évaluons ce que nous sommes devenus.

Guérir demande peut-être alors un autre déplacement :

Ils ne m’ont pas reconnu une place.

J’en ai souffert.

Mais leur refus ne décidera pas de toute mon histoire.

Je n’ai pas besoin de rester devant une porte fermée pour prouver que je mérite d’entrer.

Le monde est plus vaste que le lieu qui nous a rejetés

Lorsque j’étais étudiante, je disais parfois à une personne qui souffrait d’avoir été rejetée :

« Vis ta vie. Il y a des milliards d’individus sur cette planète. Tu rencontreras quelqu’un qui verra ta valeur et qui voudra te garder dans sa vie. »

Je souris aujourd’hui en repensant à cette phrase.

Je la formulerais sans doute autrement.

Mais je n’en renierais pas complètement l’intuition.

Je dirais encore :

Vis ta vie.

Parce qu’une personne, une famille, un groupe ou un environnement qui nous rejette ne représente pas la totalité du monde.

Parce qu’il existe d’autres rencontres, d’autres liens, d’autres lieux d’appartenance.

Mais j’ajouterais désormais :

Ne pars pas seulement à la recherche de quelqu’un qui reconnaîtra ta valeur. Apprends aussi à ne plus laisser ceux qui t’ont rejeté décider de cette valeur.

L’existence est plus vaste que la porte qui s’est fermée.

Découvrir d’autres lieux d’appartenance

Partir de cette porte ne signifie pas nécessairement fuir.

Cela peut simplement signifier reconnaître qu’il existe d’autres personnes.

D’autres relations.

D’autres groupes.

D’autres lieux où construire.

Des espaces dans lesquels il n’est pas nécessaire de supplier pour être reconnu, de se diminuer pour être accepté ou de prouver continuellement que l’on mérite d’être là.

Faire l’expérience de relations dans lesquelles on est respecté, reconnu, attendu et accueilli peut permettre progressivement de retrouver quelque chose que le rejet ou l’abandon avait fragilisé :

la confiance dans la possibilité d’appartenir.

Être choisi

Être choisi par quelqu’un ne guérit pas mécaniquement une blessure ancienne.

Une personne nouvelle n’a pas pour fonction de réparer ce qu’une autre a abîmé.

Mais être choisi, ce n’est pas seulement être aimé.

C’est parfois entendre quelqu’un nous dire, par ses paroles mais surtout par ses actes :

Je te vois.

Je te reconnais.

Je veux avancer avec toi.

Je veux construire avec toi.

Cela ne fait pas disparaître les portes qui se sont fermées.

Mais cela permet d’en découvrir d’autres.

Et parfois même de comprendre que nous n’avons plus besoin d’une porte appartenant à quelqu’un d’autre.

Nous pouvons construire notre propre maison.

Une maison symbolique, bien sûr.

Un lieu relationnel.

Un espace dans lequel nous pouvons aimer, travailler, transmettre, accueillir et permettre à d’autres, à leur tour, de trouver une place.

Se choisir soi-même

Il existe enfin un autre mouvement, peut-être le plus important.

Se choisir soi-même.

Ne plus attendre uniquement du regard des autres la confirmation que l’on mérite d’exister, d’agir, de créer ou d’appartenir.

Ne plus confier entièrement à ceux qui nous accueillent — et encore moins à ceux qui nous rejettent — le pouvoir de définir notre valeur.

Pouvoir se dire :

J’ai été rejeté.

J’ai peut-être aussi été abandonné.

Mais je ne suis ni le rejet ni l’abandon que j’ai subis.

Cette distinction est essentielle.

Un événement appartient à notre histoire.

Il n’a pas à devenir notre identité.

On peut avoir été celui ou celle que l’on n’a pas choisi.

Celui ou celle que l’on n’a pas défendu.

Celui ou celle auprès de qui l’on n’est pas resté.

Et continuer à aimer.

À travailler.

À créer.

À accueillir.

À appartenir.

À choisir à son tour.

Et lorsqu’ils reviennent ?

Il arrive aussi que ceux qui ont rejeté reviennent.

Parce que la relation leur manque.

Parce que le temps a passé.

Parce que leur situation a changé.

Parce qu’ils ont besoin de nous.

Parce qu’ils découvrent ce que notre absence a changé.

Ou parfois parce qu’ils ont réellement compris et regrettent ce qui s’est passé.

Nous ne savons pas toujours pourquoi.

Et peut-être n’avons-nous plus besoin de le savoir.

Car une autre question devient possible :

Quelle place ai-je envie de leur donner maintenant ?

Leur retour n’efface pas ce qui s’est passé.

Il ne les réinstalle pas automatiquement dans notre vie.

Nous pouvons écouter. Accueillir.

Garder une distance. Demander du temps.

Pardonner sans retrouver exactement la même relation.

Aimer quelqu’un et ne plus lui donner la même place.

Ou décider que certaines portes doivent rester fermées.

Guérir permet aussi de retrouver cela :

la possibilité de choisir.

Continuer sans demander la permission au rejet

C’est peut-être finalement cela que signifie guérir.

Non pas oublier. Non pas prétendre que cela n’a jamais fait mal.

Non pas parvenir à une indifférence parfaite.

Mais faire en sorte que la blessure ne soit plus l’endroit depuis lequel nous nous définissons.

Ne plus construire toute notre existence pour obtenir rétrospectivement l’approbation de ceux qui nous ont refusé une place.

Ne plus attendre devant la porte. Regarder autour de soi.

Découvrir d’autres chemins. Rencontrer d’autres personnes.

Construire ailleurs.

Et parfois, à notre tour, ouvrir une porte à quelqu’un qui pensait ne plus avoir de place nulle part.

Guérir du rejet et de l’abandon, ce n’est peut-être pas parvenir à faire comme s’ils n’avaient jamais existé.

C’est parvenir à ce qu’ils ne soient plus l’endroit depuis lequel on se définit.

On peut avoir été celui ou celle que l’on n’a pas choisi.

On peut avoir attendu une présence qui n’est pas venue.

Et continuer à aimer, à construire, à accueillir, à appartenir.

Le monde est plus vaste que le lieu qui nous a rejetés.

Continuer à vivre sans demander au rejet la permission d’exister. ❤️

Votre commentaire