
Parfois, il faut attendre plusieurs décennies pour mettre des mots sur son enfance.
Entre le 14 juillet, fête nationale française, et le 15 août, fête de l’Indépendance de la République du Congo, je mesure aujourd’hui combien j’ai grandi dans un univers où ces deux histoires ne s’opposaient pas.
Elles coexistaient.
Elles faisaient simplement partie de notre quotidien.
Longtemps, je n’ai jamais pensé avoir grandi dans une « double culture ».
Le terme n’existait pas dans notre vocabulaire familial.
Nous ne parlions ni de biculturalité, ni d’identités plurielles, ni de métissage culturel.
Nous vivions.
Et nous passions naturellement d’un monde à l’autre.
Une histoire qui commençait avant nous
En relisant aujourd’hui les écrits de mes parents, leurs carnets et leurs archives, je comprends que cette ouverture au monde ne leur appartenait pas seulement.
Elle s’inscrivait dans une histoire plus ancienne.
Mes parents étaient descendants du royaume téké.
Ils sont nés durant la période où le Congo faisait partie de l’Afrique équatoriale française.
Très jeunes, ils ont quitté leur famille pour poursuivre leur scolarité en pensionnat.
Ils y découvrirent d’autres langues, d’autres références culturelles et d’autres manières d’habiter le monde.
Mon père enseignera ensuite dans le nord puis dans le sud du Congo avant de poursuivre son engagement au ministère de la Santé où il exercera notamment les fonctions de Conseiller du ministre chargé des relations et de la coopération Congo-France
Avec le recul, je comprends que cette histoire a profondément façonné leur regard.
Ils étaient profondément enracinés dans leur culture.
Et profondément ouverts aux autres.
Une maison où plusieurs mondes cohabitaient
Cette ouverture n’était pas un discours.
C’était une manière de vivre.
À la maison, notre mère nous parlait en téké, la langue maternelle de nos parents.
Notre père s’adressait souvent à nous en français.
À l’école, nous parlions français.
Avec les voisins et les amis, le lingala circulait naturellement.
Personne ne nous expliquait qu’il fallait choisir une langue ou une identité.
Chaque langue avait sa place.
Chaque langue disait quelque chose du monde.
Mon père répétait souvent :
« Il faut apprendre la langue de l’autre ; cela rapproche. »
Aujourd’hui encore, cette phrase me paraît d’une étonnante modernité.
Une bibliothèque ouverte sur le monde
Notre maison était remplie de livres.
Une grande bibliothèque occupait une place importante dans notre quotidien.
Nous y découvrions naturellement des auteurs français, africains, russes, allemands, américains ou chinois.
Nous pouvions parler de Germinal puis de Ville cruelle sans ressentir la moindre contradiction.
Pour nous, ces œuvres appartenaient simplement au même monde de la connaissance.
Les livres n’étaient jamais présentés comme appartenant à des cultures opposées.
Ils nous invitaient simplement à comprendre le monde.
Une culture qui se vivait plus qu’elle ne se disait
Cette coexistence se retrouvait aussi dans les gestes du quotidien.
Nous pouvions manger un plat traditionnel téké puis terminer le repas par une pâtisserie française.
Le matin, mon père tenait à sa chicorée et à sa confiture.
Notre mère préparait volontiers des tisanes et faisait confiance aux savoirs médicinaux traditionnels.
Le soir, les écrans occupaient peu de place.
Il y avait la radio.
Les actualités.
Les chants congolais.
Les contes.
Et surtout les conversations.
Une maison rythmée par le silence et la parole
Notre maison n’était ni silencieuse ni bruyante en permanence.
Elle était rythmée.
Il y avait des temps de silence.
Le matin, lorsque chacun se préparait.
L’après-midi, lorsque mon père travaillait dans son bureau ou faisait sa sieste.
Le soir, lorsqu’il lisait, écrivait ou préparait ses cours et ses discours.
Et il y avait des temps de parole.
Les repas.
Les conseils de famille.
Les échanges autour des discours de mon père.
Les discussions avec les collègues, les collaborateurs, les voisins, les amis ou les membres de la chorale de ma mère.
Les journées avaient leur rythme.
Chaque moment avait sa fonction.
Le silence permettait de lire, de réfléchir, de travailler ou de se reposer.
La parole permettait de partager, de débattre, de transmettre et de décider ensemble.
Avec le recul, je comprends que cette alternance m’a appris quelque chose de précieux.
Un collectif ne tient pas seulement parce que l’on parle.
Il tient aussi parce qu’il sait ménager des espaces de silence, d’écoute et de réflexion.
Notre maison n’était pas seulement organisée dans l’espace.
Elle l’était aussi dans le temps.
Les belles formules de mon père
Mon père avait le goût des mots.
Certaines de ses phrases traversaient les journées.
Nous les répétions entre frères et sœurs.
Nous essayions parfois de l’imiter.
Aujourd’hui, en relisant ses carnets, je mesure combien trois de ses formules dessinent une véritable philosophie humaniste.
« L’autre, c’est autre nous. »
Reconnaître l’autre.
« Il faut apprendre la langue de l’autre ; cela rapproche. »
Entrer en relation.
« Chacun apporte le peu qu’il peut. »
Construire ensemble.
Trois phrases simples.
Trois principes qui continuent d’éclairer ma manière de penser les relations humaines.
Une ouverture devenue engagement
Je comprends aujourd’hui que cette ouverture ne s’est jamais arrêtée aux frontières de notre maison.
Elle a accompagné le parcours de mon père.
Elle irrigue aujourd’hui le mien.
Avec le recul, je suis frappée par une forme de continuité.
Mon père a consacré une partie de son engagement aux relations et à la coopération Nord-Sud dans le domaine de la santé.
De mon côté, mes recherches portent aujourd’hui sur les médiations, les circulations des savoirs, les coopérations, les vulnérabilités et les relations entre espaces africains et européens.
Les objets diffèrent.
Les contextes ont changé.
Mais une même attention au dialogue entre les mondes semble traverser nos parcours.
Avant la recherche, une manière d’habiter le monde
Aujourd’hui, en relisant les écrits de mes parents et en reconstituant peu à peu leur univers intellectuel, je comprends que cette enfance éclaire une grande partie de mon propre parcours.
Avant de rencontrer les notions de médiation, de circulation, de santé publique distribuée ou d’acteurs intermédiaires dans les livres, je les avais déjà expérimentées.
J’avais grandi dans une maison où plusieurs langues, plusieurs générations, plusieurs traditions, plusieurs savoirs et plusieurs cultures coexistaient sans se nier.
Je n’appelais pas cela de la pluralité.
J’appelais simplement cela la maison.
Peut-être est-ce là, finalement, le premier terrain de recherche de ma vie.
Avant les médiations numériques.
Avant la santé publique.
Avant les relations Nord-Sud.
Avant même l’université.
Il y avait une maison.
Une maison où plusieurs mondes apprenaient chaque jour à vivre ensemble.
Longtemps, j’ai cru que mes recherches étaient nées dans les livres.
Aujourd’hui, je comprends qu’elles avaient commencé bien plus tôt.
Entre deux fêtes nationales
Entre le 14 juillet et le 15 août, je ne pense pas à deux histoires qui s’opposent.
Je pense à deux héritages qui ont traversé mon enfance.
À deux mémoires qui ont appris à dialoguer.
À deux mondes que mes parents ont su faire cohabiter avec naturel.
Notre maison n’était ni tout à fait téké, ni tout à fait occidentale.
Elle était un lieu de passages, où plusieurs mondes apprenaient simplement à vivre ensemble.
Cette maison m’a appris qu’il est possible d’être profondément enraciné sans être enfermé.
Profondément ouvert sans renoncer à ses racines.
Peut-être est-ce là, finalement, la plus belle transmission que mes parents m’ont laissée.
Deux photographies, deux célébrations, deux mémoires.
Le 14 juillet, à la Case de Gaulle, à Brazzaville.
Le 15 août, dans les Plateaux, région d’origine de mes parents.
Entre ces deux dates, je retrouve quelque chose de mon enfance : la possibilité d’habiter plusieurs héritages sans avoir à choisir entre eux.


Une Bonne réception et merci beaucoup ❤️
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