Respecter le cheminement de l’autre

Claire MIERE

Après le décès de mon père, il m’arrivait de me plaindre auprès de ma mère des personnes qui s’étaient éloignées de nous.

J’avais du mal à comprendre certains silences, certaines absences, certaines ruptures.

Elle m’écoutait, puis me répondait simplement :

« Il faut respecter le cheminement de l’autre. »

Pendant longtemps, j’ai entendu cette phrase comme une invitation à ne pas nourrir la rancœur.

Aujourd’hui, je comprends qu’elle disait bien davantage.

Elle exprimait une manière d’habiter les relations humaines.

Respecter le cheminement de l’autre, c’est accepter que chacun avance à son rythme, fasse ses choix, traverse ses épreuves, connaisse ses joies, pose ses limites, se trompe parfois et trouve sa propre voie.

Cela demande de l’ouverture, de la confiance, de la patience, beaucoup d’humilité… et beaucoup d’amour.

La vie m’a appris combien cette phrase est exigeante.

Car il existe au moins deux expériences profondément humaines.

La première est celle que beaucoup connaissent : l’autre s’éloigne de nous.

Après un deuil.

Après une séparation.

Lorsqu’un enfant construit sa propre vie.

Lorsqu’un ami disparaît peu à peu de notre quotidien.

Lorsqu’un collègue choisit une autre voie.

La souffrance vient alors de l’éloignement.

Mais il existe une seconde expérience, tout aussi douloureuse.

Celle où nous sommes rejetés parce que nous sommes devenus différents.

Parce que nous exprimons un désaccord.

Parce que nous refusons une injustice.

Parce que nous choisissons un autre chemin.

Parce que nous quittons une relation devenue violente.

Parce que nous ne correspondons plus aux attentes d’un groupe, d’une famille, d’une organisation ou d’une institution.

Cette fois, ce n’est plus l’autre qui s’éloigne.

C’est nous qui perdons notre place.

Ces deux expériences sont différentes.

Et pourtant, elles conduisent à une même question :

Comment continuer à vivre humainement lorsque le lien est rompu ?

Cette interrogation traverse aujourd’hui notre société.

Elle concerne les violences conjugales, les séparations conflictuelles, les exclusions professionnelles, le harcèlement, les ruptures familiales.

Mais elle concerne aussi des situations beaucoup plus ordinaires : un étudiant empêché de s’exprimer parce qu’il pense autrement, un collègue mis à l’écart parce qu’il refuse de suivre le groupe, une personne qui n’est plus reconnue parce qu’elle est devenue différente.

Au fond, il s’agit toujours de la même question :

Sommes-nous capables de continuer à reconnaître la dignité de l’autre lorsqu’il emprunte un chemin différent du nôtre ?

Une société qui prend soin n’est pas seulement une société qui soigne.

C’est une société capable de reconnaître la dignité de chacun, y compris lorsque les chemins divergent.

Prendre soin, c’est permettre à chacun de conserver sa place, sa liberté et sa capacité d’agir sans que la différence, la rupture ou le désaccord deviennent des motifs d’exclusion.

En écrivant ces lignes, je comprends aussi un peu mieux ce qui relie progressivement mes différents terrains de recherche.

Les médiations.

Les acteurs intermédiaires.

La santé publique.

Les organisations.

La pédagogie.

Les vulnérabilités.

Toutes ces recherches convergent finalement vers une même interrogation :

Comment permettre aux personnes de conserver leur dignité lorsqu’elles traversent une rupture, une exclusion ou l’expérience d’être perçues comme différentes ?

J’ai grandi auprès de deux personnes qui m’ont appris qu’il ne suffisait pas d’avoir raison.

Il fallait encore que les idées deviennent des engagements.

Que les convictions prennent corps dans des pratiques.

Que les valeurs se traduisent en actes.

Mon père pensait le monde à travers les institutions, l’action publique, l’éducation et le développement.

Ma mère le rendait habitable dans les relations quotidiennes, par une présence, une écoute, un repas partagé, une parole ou une visite.

Longtemps, j’ai cru que ces deux héritages étaient différents.

Aujourd’hui, je comprends qu’ils sont profondément complémentaires.

Mes parents m’ont appris que les convictions ne prennent véritablement sens que lorsqu’elles deviennent des engagements.

Ils parlaient peu de leurs valeurs ; ils cherchaient surtout à les mettre en pratique.

Avec le temps, une autre question s’est imposée à moi.

Comment les idées deviennent-elles des pratiques sociales et professionnelles ?

Comment une valeur devient-elle une manière d’enseigner ?

Comment une conviction devient-elle une politique publique ?

Comment une éthique devient-elle une pratique de management ?

Comment une volonté de prendre soin devient-elle une organisation, une association, un collectif ou une institution ?

Comment une parole entendue dans l’enfance continue-t-elle, des années plus tard, à orienter une manière de chercher, d’enseigner et d’agir ?

Je comprends peu à peu que cette réflexion rejoint celle qui traverse aujourd’hui mon travail autour du monde habitable.

Car un monde n’est véritablement habitable que si chacun peut continuer à y avoir une place, y compris lorsque son chemin s’éloigne de celui des autres.

Rendre le monde habitable, ce n’est pas seulement construire des institutions solides.

C’est aussi faire vivre des médiations, des relations et des pratiques capables de reconnaître la dignité de chacun, même dans l’épreuve, la différence ou la rupture.

Peut-être est-ce cela, finalement, rendre le monde habitable :

Permettre à chacun de conserver sa place, sa dignité et sa capacité d’agir, même lorsqu’il traverse une vulnérabilité, une rupture ou une expérience d’exclusion.

Aujourd’hui, je cherche à comprendre comment des institutions justes, des médiations humaines et des relations respectueuses permettent ensemble aux personnes et aux collectifs de continuer à faire société.

Peut-être est-ce là le plus bel héritage que mes parents m’ont transmis.

En écrivant ces lignes, je mesure combien cette réflexion rejoint désormais les questions qui traversent mes recherches.

Comment permettre aux personnes de conserver leur dignité lorsqu’elles traversent une rupture, une exclusion ou l’expérience d’être perçues comme différentes ?

Peut-être qu’une société se juge moins à la manière dont elle accueille ceux qui lui ressemblent qu’à la manière dont elle continue à reconnaître une place à ceux dont le chemin devient différent.

C’est peut-être là que commencent le prendre soin, les médiations… et l’habitabilité du monde.

Une phrase de Mme Claire MIERE qui, avec les années, m’a appris que prendre soin ne consiste pas à retenir l’autre, mais à continuer de reconnaître sa dignité lorsqu’il suit un autre chemin.

En photo Mme Claire MIERE quittant Grenoble pour Bordeaux.

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