Tous les souvenirs ne sont pas douloureux

Il y a des phrases que l’on comprend plusieurs fois au cours d’une vie.

Après la disparition de mon père, une grande partie de ses archives avait été perdue. Ma mère avait patiemment entrepris d’en reconstituer les quelques fragments qui avaient pu être sauvés : une sacoche, quelques dossiers et quelques albums photographiques.

Elle aimait que nous les ouvrions ensemble.

Nous les regardions, nous les triions, et elle me donnait souvent des doubles afin que cette mémoire puisse continuer à circuler.

Un jour, je tombe sur une photographie ancienne.

Je lui demande :

— « C’est papa, plus jeune… mais qui est la femme à côté de lui ? »

Elle me répond simplement :

— « Sa première fiancée. »

Je la regarde, étonnée.

— « Tu gardes la photo de la première fiancée de papa ? »

Elle sourit.

Puis elle me répond avec beaucoup de simplicité :

« Oui. Ce sont les archives de papa. Et tous les souvenirs ne sont pas douloureux. »

Un détail me revient aujourd’hui

En relisant ce souvenir, un détail me revient.

Ma mère ne disait jamais :

« les archives de ton père ».

Elle disait toujours :

« les archives de papa ».

À l’époque, cela me semblait tout à fait naturel.

Aujourd’hui, j’y vois une forme de tendresse et de fidélité.

Même après sa disparition, elle continuait à le nommer avec le mot que nous utilisions, nous, ses enfants.

En disant « papa », elle ne parlait pas seulement de son mari.

Elle parlait de l’homme qui continuait d’occuper sa place dans notre famille.

Je comprends aujourd’hui que les mots que nous choisissons disent parfois davantage que de longs discours.

Ils révèlent une manière d’habiter les liens.

Chez nous, les archives n’étaient pas seulement des documents à conserver.

Elles étaient « les archives de papa » : une mémoire familiale, partagée, appelée à circuler d’une génération à l’autre.

Je comprends aujourd’hui que les mots que nous choisissons disent parfois davantage que de longs discours. Ils révèlent une manière d’habiter les liens.

À l’époque, je n’ai sans doute pas mesuré toute la portée de cette phrase.

Aujourd’hui, je crois la comprendre autrement.

Ma mère ne cherchait pas à réécrire le passé.

Elle ne cherchait pas davantage à l’effacer.

Elle l’accueillait comme une partie de la vie.

Les personnes que nous avons aimées et que nous aimons ont eu une histoire avant nous.

Elles ont fait des rencontres, des choix, parfois des renoncements.

Respecter cette histoire, c’est aussi respecter la personne.

Quelques années plus tard, une exposition consacrée à Théodore et Claire MIERE était organisée à la mairie du cinquième arrondissement de Brazzaville.

C’est dans cette même mairie qu’en 1988 avaient été rendus les hommages politiques et institutionnels à mon père avant son inhumation.

En parcourant cette exposition, je me suis souvenue de cette phrase de ma mère.

« Tous les souvenirs ne sont pas douloureux. »

Peut-être sait-on que l’on a vieilli lorsque l’on commence à comprendre les phrases de ses parents.

Certaines semblent simples lorsqu’on les entend.

Puis elles nous accompagnent pendant des années.

Et un jour, sans prévenir, elles deviennent une manière de regarder le monde.

Les archives ne conservent pas seulement des documents.

Elles conservent aussi la capacité, parfois des décennies plus tard, de nous apprendre une autre manière d’aimer, de transmettre et de nous souvenir.

En relisant aujourd’hui les carnets de mes parents, je suis frappée par le dialogue silencieux qui semble s’établir entre leurs deux pensées.

Mon père répétait souvent :

« L’autre, c’est autre nous. »

Ma mère disait :

« Tous les souvenirs ne sont pas douloureux. »

L’un parlait de la relation aux vivants.

L’autre de la relation au passé.

Ensemble, ils dessinent une même éthique : ne pas effacer, ne pas enfermer, mais accueillir la complexité des personnes et des histoires.

Je comprends mieux aujourd’hui pourquoi je reconstruis leurs archives avec autant de soin.

Aujourd’hui, en poursuivant le travail de reconstitution des archives familiales, je mesure qu’elle disait aussi quelque chose de la mémoire : transmettre, ce n’est pas effacer le passé, c’est apprendre à l’accueillir dans toute sa complexité.

Ce n’est pas seulement un travail de mémoire.

C’est une manière de prolonger leur façon d’habiter le monde.

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