Le pouvoir invisible : ces présences discrètes qui font tenir les collectifs

Pendant longtemps, je pensais que le pouvoir appartenait surtout à ceux que l’on voyait.

Ceux qui parlent.
Ceux qui dirigent.
Ceux qui occupent l’espace.
Ceux dont le nom circule.
Ceux autour desquels les autres semblent s’organiser.

Comme beaucoup d’enfants, puis de jeunes adultes, j’associais spontanément le pouvoir à la visibilité.

Et puis, avec le temps, certaines expériences m’ont obligée à déplacer mon regard.

J’ai compris qu’il existait aussi une autre forme de pouvoir.

Un pouvoir discret.
Parfois silencieux.
Souvent peu reconnu.
Mais essentiel.


Ma mère et les formes discrètes du pouvoir

Ma mère n’avait pas de fonction officielle.

Elle ne dirigeait pas d’institution.
Elle ne portait pas de titre.
Elle ne cherchait pas à occuper le devant de la scène.

Et pourtant, elle avait du pouvoir.

Pas un pouvoir spectaculaire.
Pas un pouvoir d’autorité.
Pas un pouvoir qui s’impose.

Un pouvoir qui relie.

Après le décès de mon père, notre maison est restée ouverte.

Des amis venaient.
Des proches.
Des femmes.
Des parents d’élèves.
Des enfants.

On parlait.
On expliquait.
On cherchait des solutions.

Ma mère organisait sans bureau.
Sans structure.
Sans statut officiel.

Et pourtant, quelque chose tenait.

Avec le recul, je comprends aujourd’hui que ce que j’observais enfant relevait déjà d’une véritable pratique sociale du pouvoir.


Une institution informelle

Pendant longtemps, j’ai vu cela comme de simples souvenirs d’enfance.

Aujourd’hui, en sciences de l’information et de la communication, je comprends autrement ce que j’ai observé.

– des médiations ordinaires
– des infrastructures sociales invisibles
– des circulations de soutien et de confiance
– des formes ordinaires de santé publique

Ce n’était pas seulement une maison.

– C’était une institution informelle.

Un lieu où se fabriquaient :

  • du lien ;
  • de l’entraide ;
  • des possibilités ;
  • des continuités.

On pense souvent les institutions comme des bâtiments, des administrations ou des structures officielles.

Mais certaines existent autrement.

– elles tiennent par les pratiques ;
– elles tiennent par les personnes.

Et elles sont souvent essentielles.


Le pouvoir ne se réduit pas à une position

On parle souvent du pouvoir comme d’une position :

un titre,
une fonction,
une hiérarchie,
une visibilité.

Mais le pouvoir existe aussi comme une pratique.

👉 un pouvoir qui soutient ;
👉 un pouvoir qui rend possible ;
👉 un pouvoir qui maintient les liens ;
👉 un pouvoir qui assure la continuité.

Certaines personnes ne cherchent ni la lumière ni la reconnaissance, et pourtant elles permettent aux familles, aux collectifs ou aux institutions de tenir.

Elles absorbent.
Elles organisent.
Elles rassurent.
Elles relient.

Ce pouvoir ne passe pas principalement par la visibilité.

Il passe par :

  • la présence ;
  • la confiance ;
  • la continuité ;
  • la fidélité ;
  • la capacité à être là dans la durée.

Ces formes discrètes de soutien participent aussi à ce qui permet aux individus et aux collectifs de tenir dans le temps.


Ce que les organisations rendent visible… et invisible

En travaillant ensuite dans différentes institutions, j’ai progressivement retrouvé ces mécanismes à une autre échelle.

J’ai observé combien certaines figures de pouvoir finissaient par paraître indispensables simplement parce que tout le monde avait appris à organiser les regards autour d’elles.

Certaines organisations semblent tenir autour de quelques figures centrales.

On parle d’elles.
On attend leurs décisions.
On recherche leur validation.

Et pourtant, dans l’ombre, d’autres assurent discrètement la continuité réelle du fonctionnement quotidien.

Des collaborateurs.
Des secrétaires.
Des adjoints.
Des collègues fiables.
Des personnes qui maintiennent les relations, absorbent les tensions et assurent la stabilité ordinaire du collectif.

Peu à peu, j’ai compris qu’une organisation ne fonctionne pas seulement avec des tâches ou des compétences.

Elle fonctionne aussi grâce à :

  • des croyances collectives ;
  • des habitudes ;
  • des fidélités silencieuses ;
  • des médiations quotidiennes.

Ce que révèlent les crises et les départs

Parfois, il suffit d’un départ, d’une crise ou d’un changement d’équipe pour que les équilibres se révèlent autrement.

On découvre alors que ceux que l’on croyait centraux ne faisaient pas tout tenir seuls.

Et que ceux que l’on voyait le moins portaient parfois le plus lourd.

Certaines absences révèlent soudainement ce qui restait invisible jusque-là :

👉 des présences discrètes ;
👉 des fidélités silencieuses ;
👉 un travail peu reconnu mais fondamental.

Ces moments obligent souvent les collectifs à regarder autrement ce qui les faisait réellement tenir.


Médiations et formes ordinaires de santé publique

Aujourd’hui, ces réflexions résonnent aussi avec mes travaux sur les médiations, les vulnérabilités et la santé publique.

Parce que ce qui permet aux individus et aux collectifs de tenir ne repose pas uniquement sur les institutions visibles.

Une part essentielle se joue ailleurs :

👉 dans les liens ;
👉 dans les conversations ;
👉 dans les espaces du quotidien ;
👉 dans les formes ordinaires d’entraide ;
👉 dans les médiations relationnelles.

Le pouvoir invisible ne se définit pas uniquement par l’autorité formelle, mais par la capacité à maintenir des systèmes relationnels qui conditionnent les trajectoires de vie, de vulnérabilité et parfois même de santé.

Ce pouvoir invisible, exercé en dehors des cadres institutionnels, constitue souvent une véritable infrastructure sociale du quotidien.

Il permet de maintenir les liens, de soutenir les individus dans les moments de fragilité et de réguler certaines situations de crise.

La santé publique ne se construit pas uniquement dans les hôpitaux ou les administrations.

Elle se construit aussi dans les capacités des individus à maintenir :

  • des relations ;
  • des soutiens ;
  • des espaces de confiance ;
  • des continuités sociales.

Repenser les formes de leadership

Ces réflexions m’amènent aujourd’hui à penser autrement la question du leadership.

Certaines formes de pouvoir cherchent à dominer.

D’autres cherchent à faire tenir.

Certaines occupent l’espace.

D’autres rendent l’espace habitable.

Peut-être que les sociétés, les institutions et les organisations sous-estiment encore profondément ces formes discrètes de leadership.

Parce qu’elles ne sont pas toujours visibles.
Parce qu’elles ne se mettent pas en scène.
Parce qu’elles se confondent souvent avec “l’aide”, “le soin” ou “la disponibilité”.

Et pourtant, elles structurent profondément les vies collectives.


Conclusion

Avec le recul, je crois que l’une des grandes erreurs des organisations modernes est parfois de ne reconnaître que ce qui se voit.

Alors qu’une partie essentielle de la vie collective repose sur des médiations discrètes, des présences constantes et des fidélités silencieuses.

Certaines personnes deviennent centrales non parce qu’elles imposent leur pouvoir, mais parce qu’elles relient des mondes.

Le pouvoir invisible n’est pas forcément un pouvoir absent de la visibilité.

Parfois, des personnes discrètes deviennent visibles précisément parce qu’elles jouent un rôle essentiel dans les liens collectifs.

Ce que j’ai vu enfant n’était pas seulement de l’aide.

C’était déjà une manière de faire tenir les autres.

Et peut-être aussi une manière de faire tenir le monde.

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