Mon père écrivait dans ses carnets :
« La santé du peuple, c’est aussi l’air pur, l’eau non polluée, les conditions normales de travail, de vie et de repos. »
Mais mon père ne faisait pas que penser la santé. Il la construisait. Sans le savoir, il a posé les bases d’une réflexion que je poursuis aujourd’hui — autrement, ailleurs, avec d’autres outils.
Il est rare qu’un programme scientifique s’enracine aussi clairement dans une histoire familiale. Et pourtant, c’est précisément ce qui structure mon travail : une continuité entre trois générations.

👨🏾💼 I. Penser et organiser la santé : une approche institutionnelle
Dans les années 1980, mon père s’engage dans les politiques publiques de santé.
Conseiller du Ministre de la Santé, en charge de la coopération, il travaille sur l’organisation des systèmes de soins, l’administration hospitalière et les conditions de vie des populations.
Mais surtout, il agit.
Dans sa localité :
- une ambulance est mise en place
- un dispensaire est construit
- le quartier devient pilote
La santé est alors pensée comme :
– une responsabilité collective
– une responsabilité politique
À travers l’éducation, les infrastructures sociales et l’organisation collective, il développe une vision structurée de la santé comme levier de transformation sociale.

👩🏾 II. Vivre et soutenir la santé : une approche communautaire
À côté de cette structuration institutionnelle, ma mère incarne une autre forme de santé.
Enseignante et engagée, elle développe une pratique quotidienne de soutien auprès des femmes, des élèves et des familles :
- accompagnement des veuves
- aide aux familles
- soutien administratif et moral
- accompagnement des femmes enceintes
- entraide de proximité
Une santé :
– relationnelle, quotidienne, souvent invisible
Ses objectifs sont clairs :
- améliorer les conditions de vie
- faciliter l’accès aux services
- protéger les plus vulnérables
Elle met en place, sans le nommer, un véritable système de santé communautaire :
sans budget, sans soutien institutionnel, mais empiriquement efficace
Elle disait :
« Nous tenons grâce à la solidarité. »
Elle ne parlait pas de santé publique. Mais elle la faisait exister.
Aujourd’hui, cela correspond à ce que l’on nomme :
– la santé communautaire


👩🏾🏫 III. Comprendre et relier : une approche analytique
Des années plus tard, entre le Congo et la France, entre terrain et recherche, quelque chose s’éclaire. Mes travaux portent sur :
- les médiations numériques
- la circulation de l’information en santé
- les usages du téléphone mobile
- les dynamiques diasporiques
- les vulnérabilités sociales
- la parentalité et le veuvage
Progressivement, je comprends : ce que j’observe n’est pas nouveau, cela prolonge ce que j’ai vu


🧬 IV. Une même réalité, trois dimensions
Ce que mon père construisait, ce que ma mère vivait, ce que j’analyse aujourd’hui
– relève d’un même système.
Trois niveaux d’un même écosystème de santé :
| Génération | Type d’action | Logique |
| Père | Dispositifs et organisation | Infrastructures sociales |
| Mère | Accompagnement et entraide | Santé communautaire |
| Moi | Recherche et analyse | Médiations et vulnérabilités |
Une même question traverse ces trajectoires :
– Comment se construit la santé dans des contextes de vulnérabilité ?
🌍 V. Des pratiques aux concepts
Ce qui frappe, c’est que : les pratiques ont précédé les concepts, les actions ont précédé les théories
Ce que la recherche nomme aujourd’hui :
- déterminants sociaux de la santé
- capabilités
- santé communautaire
- médiations numériques
existait déjà, sous d’autres formes, dans ces trajectoires.
🌐 VI. Du local au transnational
Aujourd’hui, ces dynamiques dépassent les territoires.
Elles se rejouent :
- dans les coopérations Europe–Afrique
- dans les politiques de santé numérique
- dans les circulations globales de l’information
🔬 VII. Un programme scientifique enraciné
Mon travail s’inscrit dans cette continuité :
- mon père → structurer
- ma mère → soutenir
- moi → comprendre et relier
– Une même question demeure :
Comment permettre aux individus de tenir, vivre et avancer malgré les vulnérabilités ?
Conclusion
La santé n’est pas seulement une affaire de médecine.
Ni seulement d’infrastructures.
Ni seulement de technologies.
Elle est : sociale, politique, relationnelle
Elle se construit dans :
- les conditions de vie
- les solidarités
- les médiations
Le défi reste le même : relier les systèmes, comprendre les usages, soutenir les trajectoires
Ce que mon père pensait, ce que ma mère vivait, j’essaie aujourd’hui de le comprendre… et de le relier.
Ce que mon père pensait, ce que ma mère vivait, j’essaie aujourd’hui de le comprendre… et de le relier.
Théodore MIERE → la santé comme responsabilité collective, conditions de vie et organisation sociale.
Claire MIERE → la santé comme solidarité, accompagnement et proximité.
Loïc Josseran → la santé comme prévention et transformation des environnements.
Théodora MIERE → la santé publique distribuée, les médiations et les environnements de communication.
Des carnets d’un père aux solidarités d’une mère se dessine progressivement une même conception de la santé : une réalité collective et relationnelle qui ne peut être réduite ni à la seule prise en charge médicale ni aux seuls comportements individuels. La santé se construit aussi dans les conditions de vie, les organisations, les solidarités de proximité et les formes d’action collective.
Les travaux contemporains de santé publique permettent d’aller un pas plus loin en montrant que cette responsabilité collective s’incarne également dans des politiques de prévention, des dispositifs de communication et des environnements normatifs qui orientent les comportements de santé. Prévenir ne consiste pas uniquement à informer ; c’est aussi agir sur les contextes sociaux, symboliques et organisationnels dans lesquels les individus vivent, interagissent et prennent leurs décisions.
En relisant aujourd’hui les carnets de mon père et l’engagement quotidien de ma mère, je suis frappée par leur étonnante actualité. Sans le savoir, ils avaient déjà posé, chacun à leur manière, les bases d’une réflexion que je poursuis désormais dans mes travaux de recherche : penser la santé comme un ensemble de médiations, de responsabilités partagées et d’environnements qui rendent certaines possibilités de vie, de protection et de solidarité plus accessibles que d’autres.
Cette continuité éclaire mon propre cheminement scientifique : penser la santé publique comme un processus distribué où se rencontrent institutions, solidarités, environnements de communication et expériences vécues. Peut-être est-ce finalement cela, l’héritage le plus précieux de ces carnets et de ces engagements silencieux : avoir appris très tôt que la santé est toujours une affaire de liens.