À la mort de mon père, ma mère, veuve à 40 ans, a rendu la vie habitable.
Là où il structurait le monde, elle faisait tenir la vie.
1. Le monde habitable
Mon père, en sa qualité d’élu, travaillait avec son équipe à rendre le monde habitable.
C’était un travail quotidien, collectif, structurant.
Il agissait à un niveau macro :
celui des conditions de vie, de l’organisation sociale, des infrastructures, des institutions.
Cela passait par des réalisations concrètes :
un dispensaire,
des écoles,
un tribunal de proximité,
l’accès à l’eau,
les transports,
l’environnement.
Mais au-delà des équipements,
il contribuait à construire un cadre :
des normes, des règles, une capacité collective à s’organiser.
Autrement dit,
il participait à rendre le monde habitable.
– dispositifs collectifs, bibliothèque, théâtre, organisation locale

2. La rupture
À la mort de mon père, tout bascule.
Ma mère devient veuve à 40 ans.
La succession est bloquée.
Les ressources disparaissent.
Il ne reste plus qu’une nécessité : tenir.
3. Rendre la vie habitable
Ma mère était enseignante.
Mais cela ne suffisait pas.
Elle a dû faire.
Elle a tenu.
Elle a développé une seconde activité.
Elle a compté, organisé, anticipé.
Pas avec des outils formels.
Mais avec ce qu’elle avait.
Un cahier.


Ma mère, enseignante.
Derrière ce cadre ordinaire, une autre organisation se mettait en place : celle qui allait permettre de tenir.
4. Le cahier : une organisation silencieuse
Elle a tenu un cahier.
Un cahier simple.
On y trouve :
– des montants
– des entrées et des sorties
– des calculs
– des répartitions
Ce n’était pas une comptabilité académique.
Mais c’était une organisation rigoureuse.
Une manière de tenir.

– page du cahier (calculs, montants)
5. Le collectif : faire exister
Très vite, le cahier n’a plus été seulement personnel.
Autour de ma mère, des femmes sont venues.
Des veuves.
Des femmes seules.
Des femmes fragilisées.
Elle a commencé à écrire leurs noms.
Une liste.
Écrire un nom, c’est reconnaître une existence.
C’est faire exister.
Peu à peu, un collectif s’est formé.
Sans statut.
Mais avec une organisation réelle.
Elles n’avaient pas de statut.
Mais elles formaient déjà un collectif.

6. Le panier alimentaire : organiser la dignité
À partir de ce collectif, une autre étape a émergé.
Le panier alimentaire.
Chaque produit était pensé :
– en quantité
– en coût
– en équivalent par personne
Riz, huile, sucre, sardines, savon…
Il ne s’agissait pas seulement de nourrir.
Il s’agissait de vivre dignement.
Le savon, par exemple, n’était pas un détail.
– panier alimentaire (répartition, quantités)

7. Le transnational : faire circuler
Ce dispositif ne reposait pas uniquement sur le local.
Il se construisait entre deux espaces.
D’un côté, ma mère, à Brazzaville.
De l’autre, moi.
C’est moi qui apportais le transnational.
Les ressources circulaient.
Mais ce qui circulait n’était pas seulement de l’argent.
C’était des possibilités.
Nous ne faisions pas que faire circuler de l’argent.
Nous faisions circuler des conditions pour tenir.
8. De Brazzaville à Aubagne
À Aubagne, lors d’un colloque sur la femme entreprenante (mai 2024),
j’ai partagé cette expérience.
À partir de mes terrains et d’un extrait de mon roman,
une conviction s’est imposée :
l’enjeu n’est pas seulement économique.
Il est existentiel.


Échanges Nord-Sud : une circulation entre Brazzaville, Paris, Rennes, Marseille et Aubagne.
Ces espaces participent d’un même dispositif de médiation et d’organisation.
9. Rendre la vie habitable
Le cahier.
La liste.
Le panier.
Les circulations.
Tout cela forme un système.
Le monde habitable relève des structures.
La vie habitable se construit dans les gestes.
Ce que ces femmes ont fait n’était pas spectaculaire.
Mais c’était essentiel.
Conclusion
Rendre la vie habitable,
c’est faire tenir la vie là où le monde ne suffit pas toujours.
Ce que j’ai vu enfant n’était pas seulement une histoire familiale.
C’était déjà une manière d’organiser le monde — et de rendre la vie habitable.
Car l’habitabilité ne dépend pas seulement des structures.
Elle se construit aussi dans des pratiques sociales concrètes,
organisationnelles, relationnelles.