Quand enseigner devient une expérience collective

Récit, médiations et pédagogie du retrait

Un jour, je n’ai plus pu enseigner comme avant.

J’étais fatiguée, convalescente, avec un enfant en bas âge et un long trajet pour rejoindre l’université. Tenir un cours magistral, parler longuement, dérouler des diapositives… tout cela devenait difficile.

Alors j’ai fait autrement.

Je suis venue avec mon cours, non plus comme un contenu à transmettre, mais comme un point de départ. J’ai proposé aux étudiants de travailler ensemble : en binômes, en petits groupes, par étapes. Nous avons lu, discuté, comparé, reformulé. Le numérique est venu soutenir cette dynamique : chercher, partager, produire.

Peu à peu, le cours a changé de nature.

Je parlais moins. Ils cherchaient davantage.

Nous avons investi d’autres espaces : la médiathèque, la ville, les lieux de culture.
Le cours ne se limitait plus à une salle : il devenait une expérience.

Et quelque chose d’essentiel est apparu.

Les étudiants se sont engagés autrement.
Ils ont pris la parole, posé des questions, construit des liens.
Le savoir ne circulait plus dans un seul sens : il se construisait collectivement.

Ce que je vivais comme une contrainte s’est transformé en découverte.

Plus tard, en relisant les carnets de mon père, j’ai retrouvé une phrase :

– « Enseigner le moins possible et faire trouver le plus possible. »

J’ai reconnu mes pratiques dans ces mots.


Une pédagogie du retrait

Ce que j’avais mis en place sans le nommer relevait d’une pédagogie du retrait.

Il ne s’agit pas de disparaître, ni de renoncer à transmettre.
Il s’agit de se déplacer.

Parler moins pour laisser place à la recherche.
Contrôler moins pour permettre l’appropriation.
Expliquer moins pour faire émerger la compréhension.

Ce retrait n’est pas un vide.
C’est un espace.

Un espace dans lequel les étudiants deviennent progressivement acteurs de leur propre apprentissage.


Une pédagogie des médiations

Dans ces situations, le savoir ne passe plus uniquement par la parole de l’enseignant.

Il circule à travers des médiations :

  • les textes
  • les discussions
  • les outils numériques
  • les expériences partagées
  • les lieux (la classe, la médiathèque, la ville)

Apprendre, c’est entrer dans ce réseau.

L’enseignant devient alors un organisateur de situations, un médiateur, celui qui crée les conditions pour que le sens puisse émerger et circuler.

La classe devient un espace relationnel.


Une pédagogie du récit

Très vite, une autre dimension s’est imposée : celle du récit.

Les étudiants ne se contentaient pas de comprendre.
Ils racontaient.

Ils reliaient les concepts à leurs expériences.
Ils mettaient en mots ce qu’ils vivaient, ce qu’ils observaient, ce qu’ils comprenaient.

Lire, discuter, écrire : cette chaîne devenait centrale.

Le récit permettait de structurer la pensée, mais aussi de donner sens à des situations parfois complexes, fragiles ou invisibles.

Dans ces moments, apprendre ne consistait plus seulement à acquérir des connaissances, mais à se situer.


Quand le savoir devient un mouvement

Ce que montrent les images que je partage aujourd’hui, c’est cette transformation.

On y voit des étudiants lire, discuter, travailler ensemble.
On les voit s’approprier un livre, en parler, puis écrire à leur tour.
On les voit passer du statut d’auditeurs à celui d’acteurs, puis de passeurs.

Le savoir devient un mouvement.

De la lecture à la discussion.
De la discussion à l’écriture.
De l’écriture à la transmission.


Une pédagogie des trajectoires

Dans ces moments, quelque chose de plus profond se joue.

L’université dépasse le cadre du cours.

Elle devient un espace de rencontre entre :

  • la culture
  • l’expérience
  • la réflexion
  • les trajectoires individuelles

Cette pédagogie s’inscrit particulièrement dans des contextes marqués par des vulnérabilités sociales, personnelles ou institutionnelles.

Elle permet :

  • de redonner du sens
  • de reconstruire des continuités
  • de développer une capacité à comprendre et à agir

Ce qui se joue vraiment

Depuis, cette pédagogie s’est installée.

Elle repose sur une conviction simple :

  • enseigner, ce n’est pas seulement transmettre un savoir
  • c’est créer les conditions pour que chacun puisse le chercher, le comprendre et se l’approprier

Mais peut-être plus encore :

  • c’est accompagner des trajectoires humaines.

Et c’est peut-être là l’essentiel.

Former des étudiants capables de comprendre, d’interpréter et de transmettre à leur tour.

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