Après le décès de mon père,
Une grande partie de ses archives a été détruite.
Pendant longtemps, il ne restait que quelques fragments : des carnets sauvés par ma mère, des notes manuscrites, quelques phrases, quelques souvenirs. Des traces fragiles d’une pensée et d’un engagement.
Pendant des années, certaines personnes m’ont dit que tout cela était inutile.
Que ces fragments n’avaient pas d’importance.
Que le passé devait rester derrière nous.
Mais avec le temps, j’ai compris quelque chose.
Lorsque des archives disparaissent, la mémoire ne disparaît pas forcément. Elle se transforme. Elle circule autrement : dans les récits, dans les gestes, dans l’éducation, dans les livres que l’on écrit, dans les étudiants que l’on accompagne.
Aujourd’hui, en relisant les carnets de mon père, je découvre des réflexions sur l’éducation, la responsabilité, la solidarité et la manière de comprendre les individus dans une société. Des questions qui traversent aussi mon propre travail de recherche.
Je mesure alors que ce qui paraissait dispersé ou insignifiant forme en réalité une continuité.
Ce que mes parents faisaient avait un sens.
Et d’une certaine manière, mon travail s’inscrit dans cette cohérence.
Comprendre cela ne change pas le passé.
Mais cela transforme le regard que l’on porte sur lui.
Les fragments deviennent alors autre chose que des souvenirs.
Ils deviennent des points d’appui.
Et peut-être est-ce cela, au fond, transmettre :
faire en sorte que ce qui a été interrompu par la violence ou l’oubli continue malgré tout à produire du sens.
Parce que lorsque des archives disparaissent, il reste encore une chose que rien ne peut détruire complètement :
la transmission.
